Nous sommes donc confrontés à une trajectoire de crises successives qui vont se dérouler durant 2011. Les mesures qui ont été prises en 2010 ne suffiront plus à calmer le jeu, quand celui-ci concernera des pays plus importants que la Grèce, l’Irlande ou le Portugal. L’Espagne est le premier sur la liste, mais ne sera pas le dernier. Ces crises successives ne feront que renforcer le sentiment actuellement dominant sur les marchés que l’euro est perdu.
Plus grave encore, on va assister à une « fatigue de l’euro ». Les opinions publiques, et les gouvernements ne seront plus capables de se mobiliser pour réagir en temps utile. Il est probable même qu’une partie des opinions publiques va cesser de soutenir l’euro, mettant alors les autorités politiques dans une situation intenable où elles devront à la fois combattre les marchés financiers et leurs propres opinions publiques.
On peut donc prédire, sans gros risques de se tromper, que de crise en crise, nous connaîtrons la crise terminale de l’euro dans l’hiver 2011-2012. La conjonction des temps économiques et politiques, avec les élections présidentielles du printemps 2012 en France, sera redoutable…
Il est donc plus que temps de penser à un plan B. Si l’Euro explose, il convient de tenter ne pas sacrifier les principes d’une coordination monétaire avec les pays qui seraient prêts à y souscrire. La solution optimale, celle que je préconisais dans « La Fin de L’Eurolibéralisme » ( 5), le passage d’un euro « monnaie unique » à un euro « monnaie commune », n’est aujourd’hui probablement plus possible. Il nous faut donc envisager toutes les autres solutions qui vont de la constitution de zones monétaires réduites au retour direct au Franc.
Les solutions intermédiaires, par exemple l’établissement d’une monnaie commune avec certains pays dans le cadre d’un système de changes fixes mais révisables et un contrôle des capitaux, sont encore possibles. Mais, pour cela, il nous faut retrouver notre autonomie monétaire et financière. Cela veut dire retrouver notre monnaie, une opération bien moins difficile que l’on veut nous le faire croire. Techniquement, il nous faudrait entre 3 et 6 mois. Cependant, recouvrer notre souveraineté monétaire n’aurait pas de sens si cela ne devait pas s’accompagner d’un changement radical de notre politique. Il faut comprendre que la mise en parenthèse de l’euro, voire son abandon pur et simple, n’aurait de sens qui si la politique économique de la France était profondément modifiée et visait, entre autres, à une re-industrialisation. Cette politique implique que nous ne soyons plus à la merci des marchés financiers.
Il faut donc proposer comme condition sine qua non à une coordination monétaire la création d’une Zone Européenne Intégrée des Opérations Financières, qui verrait une stricte réglementation des opérations tant en son sein qu’envers l’extérieur, et qui pourrait s’appuyer sur un accord des Banques Centrales des pays membres pour procéder selon les besoins aux avances nécessaires aux Trésors Publics, en particulier en cas de crise bancaire.
Cessons de feindre de croire que les contrôles des capitaux sont une chose du passé. La Corée du Sud vient de les ré-instituer (6), après bien d’autres pays. Taiwan aussi a introduit des limitations importantes sur les marchés des « produits dérivés » afin de limiter l’espace ouvert à la spéculation. Il faut systématiser ce genre de pratiques et les accompagner de règles interdisant certaines opérations (ventes à découvert) et même certains marchés (comme les produits dérivés les plus complexes et les moins transparents). Si, aujourd’hui on n’entend pas parler d’une spéculation sur le Yuan, c’est bien en raison de l’efficacité des contrôles. Les mesures à prendre sont donc nombreuses, mais ne sont nullement impossibles à concevoir et à exécuter.
L’euro peut éclater de diverses manières, de l’expulsion de certains pays (la Grèce, le Portugal) solution qui semble avoir les faveurs des dirigeants allemands mais qui pose des problèmes légaux importants (7), en passant par la sortie de l’Allemagne de la zone Euro et jusqu’au retour au « chacun pour soi ». Il faut noter que les solutions intermédiaires sont, en réalité, très favorables à la France.
Le choix du type d’éclatement dépendra aussi des décisions que nous serons capables de prendre. Souhaitons nous nous cramponner à l’Allemagne et faire périr notre industrie et à terme notre économie, ou au contraire souhaitons nous développer une zone croissance au Sud de l’Europe ? Des choix stratégiques devront être faits, et il convient qu’ils ne soient pris dans l’urgence ou sous l’empire de la nécessité du moment. De ce point de vue, le refus actuel des grands partis en France (UMP, PS et même PCF) d’ouvrir un débat sur les nécessaires alternatives à l’euro fait peser un risque considérable sur notre pays. C’est dans un état de désarmement intellectuel et moral total qu’ils arriveront aux échéances !
C’est en préparant dès aujourd’hui les solutions pour demain que nous pourrons éviter le pire, qui pour nous, prendrait entre autres la forme d’une union monétaire avec l’Allemagne. Des dirigeants sans courage ni volonté nous préparent une abomination sans fin. Ayons le courage de préparer une fin de l’Euro qui ne soit pas abominable. "